Cette année je fête mes 10 ans en tant que consultante. Et je viens de comprendre qu'aujourd'hui, j'ai surtout 20 ans de sociologie dans le corps. Je me retourne vers ma bibliothèque. Les livres sont marqués. Annotés, surlignés, sous-lignés en plus du surlignage. Ce sont mes outils de travail. Pas des objets sacrés. Je les aient peu respectés. Jeune étudiante, je me désespérais, d'avoir si peu de langage. De ne rien comprendre. Je me suis accrochée. A la colère qui s'exprimait à chaque cours en moi. Une colère toujours plus grande. L'injustice sociale à l'état brute. La violence symbolique que je ressentais. De ne pas avoir les codes, de ne pas avoir le langage. D'être fasciné par des enseignants charismatiques, aux connaissances encyclopédiques, face auxquelles je me sentais dépassée.
Je me souviens de mes fiches de lectures, et de mes fiches de vocabulaire. La sociologie je ne pouvais pas faire autrement que de l’apprendre par coeur si je voulais réussir. Je me souviens des articles qu'il me fallait relire 15 fois pour finir par en conserver quelque chose. Une idée. Un concept.
Issue d'un milieu social à faible capital culturel... tout était à découvrir. Tout était nouveau. Tout était adaptation constante et continue.
J’ai abordée la sociologie avec de la frustration. Avec de l’orgueil aussi parfois. J’ai nourris mon ego dans son apprentissage.
Sur le chemin, parfois, je ressentais. La rigueur scientifique me permettait d’oublier rapidement. Je revenais au cadre. Je revenais aux règles de la méthode sociologique. Je revenais à tout ce qui m’a aidé à contenir tout ce qui, autrement, ne pouvait que déborder. Je suis allée jusqu’à la thèse ! Finalement, sans fierté. La soutenance décrochée, j’ai relâchée. Les fiches de vocabulaire. Les fiches de lectures. L’orgueil de la réussite.
J’ai rapidement perdu le goût pour la sociologie académique. Une sociologie dont la fonction, si je m’étais entêtée dans cette voie, se serait transformée pour moi en quête… sans doute plus de reconnaissance et de prestige, qu’autre chose. Je sentais que durant toutes mes études, je ne savais pas vraiment ce que je cherchais. Juste, je m’y conformais bien. J’ai écris comme il fallait écrire. Rien de plus. Bien sûr, j’ai acquis une solide connaissance. Je pouvais travailler comme consultante dans mon domaine de prédilection. Je l’ai fais, sans trop y penser. Sans vraiment choisir cette voie non plus. Ça a fonctionné. Je n’en suis pas mécontente. Mais sans plus.
Et puis la fatigue s’est installée. Dans mon cœur, dans mon corps durablement. Qu’est-ce que mon regard objective encore vraiment ? Qu’est-ce que ma discipline apporte concrètement au monde ? Dans mon cas, à mes clients ? J’ai pensé tout arrêter. Je n’étais plus à ma place. J’étais simplement désajustée. En devenant « sociologue », j’ai cherché à être une personne que je ne suis pas. Je m’étais façonnée un rôle à jouer dans ce monde. Sans encore y avoir trouver ma juste place. Existe t-elle seulement ? Probablement pas. Tout simplement.
J’ai commencé à relâcher. A me foutre la paix. A moins me juger. J’ai commencé à relâcher le cadre que je défendais, le rôle que je jouais, la fonction que j’espérais peut-être avoir.
J’ai fais de la sociologie ma vie. Désormais, il n’en est plus question.
Pour autant, rien ne s’efface de ces 20 dernières années. Elles sont là. Les connaissances. Les lectures. Les observations de terrain. Les entretiens. Les rencontres. Plusieurs d’entre elles me reviennent à l’esprit. Et puis, je suis toujours sur le terrain. Je met en application des savoirs et des savoirs-faire. Hors cadre académique. Hors même de ma discipline, parce que depuis l’endroit où je suis, mon regard n’a aucun enjeu de défense et de reproduction de la sociologie en tant que telle. Elle n’est plus qu’une toile de fond. Mais quelle belle toile ! Certains concepts, m’habiteront désormais jusqu’à la fin de ma vie. Certains auteurs ont durablement transformé ma pensée. Mais j’ai aussi laissé entrer d’autres disciplines, d’autres pratiques et d’autres points de vues sur notre monde. Je ne peux plus revenir aujourd’hui, à la seule sociologie.
J’ai appris en sociologue que tous les acteurs sociaux joue un jeu. Un jeu auquel ils adhèrent, plus ou moins consciemment. Le mien était trop emprunt de réussite sociale. De quête de reconnaissance, de capacité, d’être devenue une intellectuelle. Alors que rien ne m’y prédestinais. Ni mon origine sociale, ni mon état d’esprit vagabond.
Un vide immense s’est installé en moi. Un vide, que je ne voulais pas voir, auquel je ne pouvais pas faire face jusqu’à maintenant. Je me remplissais de livres, de savoirs et de savoirs-faire. Et en même temps, d’orgueil, de colère et de manque. Tout cela canalisé par l’ascèse au travail, par la régularité. Je ne sortais jamais du cadre que je m’étais fixé. Travailler sans relâche. Tout en m’auto-sabotant. Je n’ai jamais passé mes qualifications pour intégrer l’université. Je n’ai jamais tenté de publier ma thèse, je l’ai abandonné sans vergogne, presque au point de la détester. Je n’ai publié que des articles sans attachement. Où je ne me voyais pas moi, comme un être existant. Des textes qui ne me faisaient rien. Ni chaud. Ni froid. Aucun plaisir d’écrire. Aucun plaisir de les voir publier.
Mais ces vides d’émotions, je ne les perçois que depuis là où je parle aujourd’hui. Depuis le vide immense à l’intérieur de mon être. Vide de sens. Vide d’intérêt. Remplie de perturbations psychiques.
Et c’est à force de les observer qu’un autre chemin s’est ouvert. Un chemin sur lequel j’ai pensé que peut-être la sociologie avait encore sa place. Ou en tous cas, mes 20 ans de terrain. Sans plus rien revendiquer à l’échelle de mon identité, sans sur-vendre, sans jouer, sans contrôler l’ensemble de mes pensées pour les faire entrer dans le cadre strict (bien que nécessaire) d’une pratique scientifique, que puis-je encore apporter comme regard sur le monde ?
COMMUNICATION « LES ASSISES DE L’EMBARQUE »
Mesdames, Messieurs,