Quelle reconnaissance, quelle gratitude pour ce magnifique discours de PUPH (Professeur Universitaire, Praticien Hospitalier) aujourd’hui !
J’ai rencontré une personne magnifique, en pleine mutation ! Une personne que je ne connaissais pas. Parce qu’elle n’a plus rien à voir, avec le personnage que j’avais initialement rencontré il y a maintenant plus de 15 ans.
Cette personne, en pleine compréhension soudaine (et sans aucun doute violente), de la mascarade politique qui règne au sein de son Université, du théâtre de la domination, de l’hypocrisie de sa place dans le monde, de la violence que chacun.e contribue à perpétuer avec plus ou moins de conscience. Une personne qui soudainement se retrouve à penser qu’elle n’a pas de place dans ce monde. Qu’elle ne s’y reconnais plus. Elle se sent rejetée. Elle se sent ignorée. Incomprise… peut-être.
Quand j’écrivais ma thèse, cette personne n’a pas accepté de me rencontrer. Je lui apparaissais telle “une jeune gauchiste en sarouel”, un peu pommée. Ce que j’étais. Le dédain de classe était limpide. Je ne m’en suis jamais offusquée, c’est précisément ce que je venais chercher. Le désintérêt pour mes travaux de recherche sur la Nouvelle Gestion Publique Hospitalière ne me faisait ni chaud, ni froid. Quand vous partez à la rencontre d’acteurs pour comprendre comment s’exerce et se perpétue à travers eux un pouvoir, une domination, il faut s’attendre à ne pas être bien accueilli sur le terrain. Les dominants, dominent. Leur représentation de ma position, n’était qu’une donnée parmi d’autres.
Il n’y avait pas d’espace dans ces personnes trop occupées à vivre leur histoire, leur destin, à écouter leur ego.
Aujourd’hui, chez lui, j’ai ressenti le vide. L’angoisse de ce vide. Le doute à l’idée de partir habiter un lieu, un espace, un travail manuel… d’affronter l’espace de la vie, tout simplement de la vie. D’oser quitter le système. D’oser dire que tout cela n’a plus de sens. Et que le sens est dans la désertion. Que le sens est là où la vie est un souffle, une respiration. Non, ce n’est pas une fuite. C’est un besoin. C’est un besoin pour continuer à habiter le monde. En l’acceptant tel qu’il est. Sans en rajouter. En comprenant dans sa chair, ce que domination veut dire. Sans intellectualiser. Plus il y a d’intellectualisation, plus il y a tentative de l’ego d’exercer une résistance, à ce changement inébranlable qui apporte fierté, joie et sentiment de liberté.
C’est vertigineux. Cela fait peur. Beaucoup pourrait nous prendre pour des fous. C’est pourtant, le seul geste qu’il reste encore à faire en ce monde ! Un geste qui dit non. Qui assume ! Qui choisit la vie. Le geste de ne plus participer, de refuser. Pour habiter des espaces au sein desquels chaque acte compte vraiment, a vraiment un sens.
Quand notre lecture du monde change, il faut se rappeler que nous ne sommes plus la personne que nous avons été. Il faut se souvenir que chacune de nos cellules hurlent à la révolution et qu’il n’y a rien que ce monde puisse contenir éternellement. La vie pousse à l’intérieur de chacun.e de nous. Et la vie, si je lui laisse de la place… déborde, déborde… et fini par occuper toute la place.
Cette année je fête mes 10 ans en tant que consultante. Et je viens de comprendre qu'aujourd'hui, j'ai surtout 20 ans de sociologie dans le corps. Je me retourne vers ma bibliothèque. Les livres sont marqués. Annotés, surlignés, sous-lignés en plus du surlignage. Ce sont mes outils de travail. Pas des objets sacrés. Je les aient peu respectés. Jeune étudiante, je me désespérais, d'avoir si peu de langage. De ne rien comprendre. Je me suis accrochée. A la colère qui s'exprimait à chaque cours en moi. Une colère toujours plus grande. L'injustice sociale à l'état brute. La violence symbolique que je ressentais. De ne pas avoir les codes, de ne pas avoir le langage. D'être fasciné par des enseignants charismatiques, aux connaissances encyclopédiques, face auxquelles je me sentais dépassée.
Je me souviens de mes fiches de lectures, et de mes fiches de vocabulaire. La sociologie je ne pouvais pas faire autrement que de l’apprendre par cœur si je voulais réussir. Je me souviens des articles qu'il me fallait relire 15 fois pour finir par en conserver quelque chose. Une idée. Un concept.
Issue d'un milieu social à faible capital culturel, économique, social... tout était à découvrir. Tout était nouveau. Tout était adaptation constante et continue.
J’ai abordée la sociologie avec de la frustration. Avec de l’orgueil aussi parfois. J’ai nourris mon ego dans son apprentissage.
Sur le chemin, parfois, je ressentais. La rigueur scientifique me permettait d’oublier rapidement. Je revenais au cadre. Je revenais aux règles de la méthode sociologique. Je revenais à tout ce qui m’a aidé à contenir tout ce qui, autrement, ne pouvait que déborder. Je suis allée jusqu’à la thèse ! Finalement, sans fierté. La soutenance décrochée, j’ai relâchée. Les fiches de vocabulaire. Les fiches de lectures. L’orgueil de la réussite.
J’ai rapidement perdu le goût pour la sociologie académique. Une sociologie dont la fonction, si je m’étais entêtée dans cette voie, se serait transformée pour moi en quête… sans doute plus de reconnaissance et de prestige, que d’autre chose. Je sentais que durant toutes mes études, je ne savais pas vraiment ce que je cherchais. Juste, je m’y conformais bien. J’ai écris comme il fallait écrire. Rien de plus. Bien sûr, j’ai acquis une solide connaissance. Je pouvais travailler comme consultante dans mon domaine de prédilection. Je l’ai fais, sans trop y penser. Sans vraiment choisir cette voie non plus. Ça a fonctionné. Je n’en suis pas mécontente. Mais sans plus.
Et puis la fatigue s’est installée. Dans mon cœur, dans mon corps durablement. Qu’est-ce que mon regard objective encore vraiment ? Qu’est-ce que ma discipline apporte concrètement au monde ? Dans mon cas, à mes “clients” ? J’ai pensé tout arrêter. Je n’étais plus à ma place. J’étais simplement désajustée. En devenant « sociologue », j’ai cherché à être une personne que je ne suis pas. Je m’étais façonnée un rôle à jouer dans ce monde. Sans encore y avoir trouver ma juste place. Existe t-elle seulement ? Probablement pas. Tout simplement.
J’ai commencé à relâcher. A me foutre la paix. A moins me juger. J’ai commencé à relâcher le cadre que je défendais, le rôle que je jouais, la fonction que j’espérais peut-être avoir.